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AMK

Au cœur du 15ème

29 mai 2022

A quelques jours de la sortie de son premier projet intitulé 15, nous sommes partis à la rencontre d'AMK dans le 15ème arrondissement de Paris, chez lui, un lieu auquel il dédie sa mixtape. Le temps d'une visite du quartier sous un soleil de plomb, le rappeur s'est confié sur l'élaboration de ce projet, sa collaboration avec Nekfeu, sa vision de la drill ou encore ses ambitions... Rencontre avec AMK, au cœur du 15ème.


La Loge : Ce projet est très clairement dédié à ton quartier, à là où tu vis, que représente le 15ème arrondissement pour toi ?

AMK : C'est un peu toute ma vie. Je suis né ici, j'ai grandi ici, donc forcément c'est tombé sous le sens. Dès que j'ai commencé le projet c'était une évidence que j'allais l'appeler comme ça, je n'ai même pas eu besoin de réfléchir à un nom de projet. C'est vraiment quelque chose d'important pour moi cet arrondissement, c'est ici que j'ai tout fait, c'est ici que j'ai passé toute ma vie, donc forcément ça tombait sous le sens. Au niveau de la tracklist on a mis quinze titres, ça a un sens, c'était important pour moi de le mettre en avant.

 C'est vraiment quelque chose d'important pour moi cet arrondissement, c'est ici que j'ai tout fait, c'est ici que j'ai passé toute ma vie. 

LL : Dans les paroles on ressent une vraie envie de représenter ton quartier, est-ce que c’est le cas ?

A : Ça met une carte de visite, c'est important que les gens sachent d'où je viens, ça m'aurait dérangé qu'on me voit comme un rappeur sans savoir d'où ma musique part, sans savoir ce qui m'inspire, sans savoir peut-être même pourquoi je rappe de cette manière. Tout le monde ici m'a connu à un moment de sa vie et connait ma vraie personne, donc c'était important pour eux et c'est important pour moi de le retranscrire dans ma musique. C'est très underground de représenter d'où tu viens, mais si tu viens de quelque part c'est la base, c'est important de rendre ce qu'on t’a donné.

LL : Il y a parfois un aspect "entre-soi" quand tu parles de ton arrondissement, comment tu expliques ça ?

A : C'est la manière dont les gens ont grandi ici, la mentalité n’est pas très ouverte au reste du monde malgré qu'on soit dans le 15ème arrondissement. Il y a plusieurs quartiers dans l'arrondissement mais il a fallu grandir pour savoir ce qu'il se passait au-delà de ces murs. C'est une mentalité qui est propre à cet arrondissement mais beaucoup la partagent aussi, par exemple je sais que dans le 91 ils ont aussi une mentalité de ne pas trop se mélanger. Chacun dans son monde, dans son petit microcosme, mais je pense que ce n’est pas la clé, il faut s'ouvrir au reste du monde, surtout dans l'art que je pratique je ne peux pas rester reclus dans mon monde.

LL : Tu as fait beaucoup de freestyles et sorti beaucoup de singles avant le projet. Comment tu t’es lancé dans l’élaboration de la mixtape ? Est-ce que tu as essayé de garder une certaine spontanéité par rapport à ce que tu as fait avant ou est-ce que ça a été plus réfléchi ?

A : Si on compte vraiment tous les sons qui sont sur le projet, je l’ai fait en un an. Mais quand je me suis mis en mode projet, on a pris dix séances de studio et en dix jours on a bouclé dix sons, j’étais dans un mood à ce moment-là, dans une manière de fonctionner. Après on en a ajouté cinq pour aller jusqu'au bout dans le thème "15". J'avais une certaine ligne directrice, mais ce qui était important pour moi c'était de me diversifier sans perdre la cohérence qu'il y avait dans ma musique.

LL : Tu as travaillé avec qui sur ce projet ?

A : J'ai bossé avec un tas de monde. Il y a Madenka qui est à l'origine de pas mal des prods drill, Pardo Cuatro qui a produit le feat avec Nekfeu, Jester Beats, Racy, je bosse beaucoup avec Redeyes, avec toute une équipe qui s'appelle Les Beaux Voyous, il y a beaucoup de gens qui ont bossé sur le projet, beaucoup de diversité et sans se perdre.

LL : Un des faits les plus marquants de la mixtape c’est justement le featuring avec Nekfeu. C’est le genre d’évènement qui est assez rare donc ça peut surprendre, d’autant plus que c’est ton premier projet. Comme s’est faite la connexion ?

A : Ça fait pas mal de temps qu'il est au courant de ce que je fais. C'est un mec d'ici donc forcément on a des gens très proches en communs, mais il a fallu aller le chercher. C’est un grand frérot de chez moi qui a su montrer la voie à ceux qui comme lui ont pris cette passion comme une art dont ils ont voulu faire leur métier. Je t'explique l'histoire de comment le feat s'est fait. Je reviens du ski avec mon grand frère et il me dit "Il faut qu'il y ait Nekfeu sur le projet, le projet s'appelle 15 c’est évident, il faut qu'on aille le chercher". On s'est rencontré au Zenith de Dinos, c’est très récent. A la base je n’avais pas de place, j'ai croisé les Nèg' Marrons devant le concert, ils m'ont passé une place et m'ont fait rentrer. Avec Nekfeu on s’est rencontré à la sortie, il me connaissait déjà, je lui dis que je travaille sur un projet et avant que je lui fasse la proposition il a accepté de poser dessus. Dans son couplet on voit qu’il a un attachement à son arrondissement, ça lui tenait à cœur je pense, voir les gens de chez lui qui se bougent et font quelque chose.

LL : C’est un artiste très discret qui apparaît rarement en featuring et pourtant il n’y a pas vraiment eu besoin de le convaincre ?

A : Les gens qu'on a en commun ce sont des gens plus que proche, mais on n’a même pas eu besoin de passer par ça. Ça fait déjà dix ans qu'il sait ce que je fais, qu'il apprécie ce que je fais, il connait ma musique de quand je faisais des petits street clips et que des potos les montraient. Il se demandait ce qu'il y avait en dehors de lui dans l'arrondissement, et quand il est tombé sur moi il a beaucoup apprécié, c'était logique que ça allait finir par se faire. Quand on s'est vu il m'a demandé "Est-ce que ça y est tu t'y es mis ?" et je pense que c'était un morceau qui se méritait, il fallait que je me mette vraiment au boulot et dès que je m'y suis mis ça n’a pas loupé, avant même que je lui fasse la proposition il était déjà ok pour poser.

 Avant même que je lui fasse la proposition il était déjà ok pour poser. 

LL : Tu as fait du basket à haut niveau quand tu étais plus jeune, est-ce que ça t’a apporté quelque chose, dans ton état d’esprit, que tu gardes dans le rap ?

A : Quand j'étais petit et que je faisais du basket, ce qui me manquait c'était l'affirmation. Dans mon équipe j'étais peut-être l'un des joueurs les plus talentueux mais j'étais celui qui s'affirmait le moins, j'étais celui qui montrait le moins ça niaque sur le terrain, et ça m'a beaucoup desservi. Dans la musique j'ai envie de montrer que j'en veux et c'est pour ça par exemple que je pars faire des missions, rencontrer des Nekfeu à l'improviste, maintenant je n’ai pas peur de demander des collaborations à des gens. C'était ça mon défaut dans le basket et je n’ai pas envie que ça se retranscrive dans la musique, aujourd'hui j'ai grandi il faut savoir s'affirmer.

LL : Dans ce projet tu es assez polyvalent, les styles sont plutôt variés et ce n’est pas forcément facile de déceler tes inspirations. Finalement, quelles sont tes influences dans la musique ?

A : C'est très varié. Mes influences musicales vont d'un monde extrême à un autre. Par exemple je suis un grand auditeur de chanson française. Jacques Brel, Charles Aznavour, Jean Ferrat, Alain Barrier, tout ça j'écoute beaucoup, mais en même temps j'écoute beaucoup d'américain, Tupac, Biggie... Je suis très underground aussi, j'écoutais des rappeurs dont on n’a pas forcément beaucoup entendu parler mais qui ont influencé ma musique, je peux parler d'un Smoker du 91, de Furax Barbarossa, de Jeff Le Nerf. J'écoute aussi de la Soul, j'écoute Ben l’Oncle Soul.

LL : Et sur la scène actuelle, est-ce qu’il y a des artistes en particulier que tu écoutes ?

A : Il y a des trucs qui me plaisent de fou mais écouter un artiste et écouter ses sons c'est deux choses différentes. Quelqu'un que j'écoute, Nekfeu, je suis un auditeur de sa musique, j'écoute aussi beaucoup de Morray, un artiste américain qui a émergé il n’y a pas longtemps. En ce moment l'artiste qui me plait beaucoup ici c'est Tayc, c'est un artiste complet, vraiment un artiste de talent, j'aime énormément sa musique.

LL : Sur les quinze morceaux il y en a à peu près la moitié qui sont de la drill. Comment tu expliques que ce genre soit aussi présent dans ton style et quel regard tu portes dessus ?

A : Ce n'est pas un genre qui me séduit particulièrement. Moi-même j'ai constaté que dans le projet il y en avait pas mal mais je ne veux pas forcément être vu comme un drilleur. C'est arrivé il n’y a pas longtemps, je n'ai pas connu la drill comme ça, pour moi c'était celle de Chicago à la base, c'était il y a presque dix ans. Sur certaines productions c'est une drill particulière, elle me parle, il y a de l'émotions dedans et moi j'aime retranscrire de l'émotion dans ma musique. Donc ces instrumentales-là m'ont parlé mais ce n'est que la moitié du projet, je ne voulais pas être totalement affilié à ce style de musique parce que ça peut fermer la porte à plein d'autres choses, on peut te mettre dans une case comme si tu ne savais pas faire autre chose, alors que c'est loin d'être le cas pour moi.

 Je ne voulais pas être totalement affilié à ce style de musique parce que ça peut fermer la porte à plein d'autres choses. 

LL : En fait tu choisi juste des productions que tu aimes bien sans te préoccuper dans quel genre elles se classent.

A : Il faut être au courant des tendances qu'il y a. Aujourd'hui c'est une tendance, ce n'est pas quelque chose de mauvais, il y a d'excellents résultats grâce à ce style de musique. Il ne faut pas se fermer, si tu arrives à faire un son drill faut le faire, mais tout miser sur ça je pense que c'est une mauvaise chose, c'est un courant artistique comme la trap, la musique ce n'est pas que ça. La drill c'est compliqué parce que c'est aussi une question de point de vue. Il y a des gens pour qui c'est un mode de vie, et même des gens pour qui ça n'appartient qu'aux londonien. Pour moi la drill c’est simplement un type d’instrus, c’est de la musique que j'apprécie donc si j'apprécie je pose dessus.

LL : Un des morceaux qui peut le plus surprendre par rapport aux autres c’est « Dior ». C’est le dernier titre du projet, il est plus doux, un peu plus chanté, et tu en as fait une version acoustique. Est-ce que tu peux en dire plus sur la conception de de morceau ?

A : Ça s'est fait par un pur hasard. C'était un instru drill, il y avait une note qui me dérangeait un peu et en rebossant la prod le beatmaker m’a envoyé une version avec juste quelques notes et ma voix pour savoir si ces notes-là me convenaient. Ça donnait un effet de ouf donc direct j'ai dit qu’il fallait le faire en piano voix, mais j'avais déjà enregistré la partie drill qui moi ne me déplaisait pas, je me suis dit que les deux versions sont bonnes autant mettre les deux et voir ce que ça donne, on verra laquelle sera la plus apprécié.

LL : Dans ce projet tu parles beaucoup de travail, d’ambition, et ce n’est pas que de l’egotrip. Finalement c’est quoi tes ambitions avec ce projet et plus globalement avec la musique ?

A : Mon ambition c'était déjà d'arrivé à faire un projet, pour moi c'est un objectif atteint et après on verra où ça mène, on verra si ça plait. Le milieu du rap fait beaucoup rêver, il fait miroiter donc on peut attendre certains résultats. Le feat avec Nekfeu par exemple, les gens autour de moi attendent des résultats vraiment conséquent par rapport à ça. Moi ce que je veux vraiment c'est continuer à fournir de la bonne musique, et qu'elle tombe dans de plus en plus d'oreilles. Mon mental c'est "je suis un mec qui essaie de s'en sortir", ce n’est pas forcément sortir de la galère, c'est surtout sortir d'une certaine mentalité, ça peut être sortir d'un boulot qui me dérange, ça peut être sortir de cette paresse qui me poussait à ne pas sortir de projet. Quand j' étais au Zénith de Dinos dont je parlais tout à l’heure, j’ai vu ce que c’était un concert, ça doit être 6000 places, bien sûr que ça c'est des ambitions que j'ai. Il n’y a pas longtemps j'étais au concert de la Sexion D'assaut aussi, à La Défense Arena, c'est un truc de ouf, ça c'est mes objectifs, je ne demande qu’à faire ça. Je pense que c'est ça mon vrai objectif, remplir des salles. J'ai un concert le 31 je suis déjà chaud bouillant.

 Ce que je veux vraiment c'est continuer à fournir de la bonne musique, et qu'elle tombe dans de plus en plus d'oreilles. 

LL : Tu viens de monter ton label, est-ce que tu as envie de le faire en indépendant ?

A : Bien sûr, mais on est ouvert à toute discussion. Je pense qu’il fallait qu'on commence en indé, il fallait qu'on apprenne ce qu'il se passe dans le métier. Le milieu de la musique tu ne sais pas de quoi il s'agit réellement, il faut que tu mettes un pied dedans, il faut que tu voies de l'intérieur. Les gens ici croient que le rap te rend millionnaire du lundi au mardi alors que ça n'a rien à voir avec ça, de base c'est une passion et après c'est beaucoup de travail, beaucoup de papier… Je pense qu’arrivé à mon âge, j'ai 25 ans, ça aurait été un peu relou d'évoluer sous la tutelle de quelqu'un en étant complètement aveuglé de ce qui se passe réellement dans la musique. Là on est dans notre propre structure avec mon frère, on sait de quoi on parle, on connait notre sujet, et on sait où on met les pieds surtout.

Interview : Alxs
Photos : Cinyrium

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