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TRAP

Rap, Drogue, Argent, Survie

chronique

24 novembre 2021 par Angèle

Comment un sous-genre musical comme la trap est-il devenu omniprésent dans le rap depuis plus d’une décennie ? C’est ce que plusieurs chercheurs et journalistes de différents pays tentent d’élucider dans TRAP : Rap, Drogue, Argent, Survie, un livre coédité par Guillaume Heuguet et Etienne Menu, paru le 28 mai dernier. La thèse principale, c’est que la trap n’est plus un sous-genre du rap, mais un style de musique à part entière. Chaque chapitre est dédié à un auteur qui nous présente, à sa façon, un aspect de ce genre musical. Recueil de textes variés et originaux, TRAP explique l’histoire et l’impact du plus important mouvement musical engendré par le rap.


Un livre exhaustif…

Un des points forts du bouquin est le mélange entre des approches anthropologiques, historiques et musicales. Avoir entre les mains une étude scientifique d’une thématique rap est rare pour être souligné, mais quand l’ouvrage s’avère en plus faire preuve d’une remarquable exhaustivité il mérite d’être applaudi. En effet toutes les dimensions du phénomène trap y sont abordées : techniques de création, contexte géographique et social, impact et développement du genre… Il est principalement question du mouvement trap étatsunien, de sa naissance jusqu’à nos jours en revenant sur son essor progressif. À cela s’ajoute une partie sur la trap des Balkans, ainsi qu’une partie sur la drill de Chicago.

Les auteurs vont au-delà de l’esthétique musicale et présentent les codes et les thèmes du genre, en montrant, par exemple, que la trap est imprégnée de son encrage géographique, comme le fait Nicolas Pellion dans son article. Elle y est décrite comme un sous-genre musical qui prend la forme et les codes de son environnement. A l’origine elle se limitait strictement à la scène locale d’Atlanta et était intensément liée aux spécificités de la ville, notamment aux « strip clubs » et aux « trap houses », ces lieux désaffectés où s’organisent les trafics de drogue dont le mouvement tire d’ailleurs son nom. C’est donc assez logiquement que la musique trap place l’argent et la drogue au centre de son système de valeurs. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 2000 que son rayonnement culturel dépassera progressivement les frontières de la ville pour s’étendre à tous les continents, ne cessant d’évoluer et allant même jusqu’à donner elle-même naissance à d’autres styles comme l’afro trap ou la trap métal. Les attitudes de bad boys des trappers américains des années 1990 se mêlent aujourd’hui à des codes queer et féministes, ce un mélange visible dès les années 2010 chez des artistes américaines comme Princess Nokia ou Young M.A.

Ainsi la trap a vu (et voit toujours) ses codes évoluer au fil du temps. Dès son apparition à Atlanta, elle se révélait ne pas seulement être qu’un genre musical mais un véritable produit de son environnement et un marqueur de toute une population. C’est pourquoi la trap ne s’étudie pas uniquement d’un point de vue musical, d’ailleurs la majorités des personnes qui ont contribué à l’ouvrage ne sont pas des spécialistes de rap ni même de musique en général, ce qui rend le propos très diversifié. TRAP est aussi original par sa forme ; chaque chapitre est rédigé par une personne différente, ce qui donne des textes avec des styles d’écriture variés. Raphaël Da Cruz offre une analyse objective et très technique des instrumentales trap, tandis que Jesse McCarthy propose un chapitre sous forme de notes.

…Qui va au-delà des stéréotypes

Les auteurs ne se limitent pas à une présentation stéréotypée de la trap qui pourrait être vue simplement comme un genre musical vantant l’illégalité et l’individualisme. En plus d’évoquer les thèmes abordés par la trap, ils décrivent ce à quoi elle renvoie socialement et politiquement dans la société américaine, et ce qu’elle représente, pour les jeunes afro-américains particulièrement. Ce sujet est principalement développé par Jesse Mc Carthy, professeur à Harvard. Il insiste sur le lien entre la trap, le capitalisme et le néo-libéralisme puisque tous les trois vantent une conception de la réussite sociale qui passeraient par la notoriété et la richesse à tout prix. Cette course à l’argent ne vise pas un épanouissement personnel mais plutôt un mode de vie qui relèverait de la survie, terme que l’on retrouve dans le titre du livre. La musique trap témoigne aussi d’un affect lié à la crise sociale et économique qui touche l’Amérique du Nord, notamment à cause des drogues consommées qui font des ravages dans toutes les strates de la société. Les jeunes afro-américains d’Atlanta, puis du reste des États-Unis, ne se reconnaissent pas dans le rêve américain : la trap devient le moyen d’expression de ces populations-là. Le mal-être de toute une génération s’illustre dans la trap avec des chansons qui évoquent parfois la dépression et la maladie mentale.

’’ La trap est la bande-son d’une Amérique en crise. ’’ p.95

Le livre offre également une ouverture et une brève réflexion sur les tendances actuelles, comme l’influence de la trap sur plusieurs genres musicaux (notamment la pop qui a adopté certains de ses codes) ou encore sur la drill de Chicago qui semble être un dérivé plus sombre de la trap. Comme les trappers d’Atlanta qui font, à l’origine, du « reality rap », les drilleurs de Chicago cherchent à montrer sur leurs réseaux sociaux une image soi-disant authentique de leur quotidien. Mais le sociologue Forrest Stuart explique dans l’avant dernier chapitre comment certains drilleurs procèdent pour faire croire à leurs fans et à leur rivaux qu’ils mènent une de vie de gangster. En nous racontant sa rencontre avec les Corner Boys, un groupe de drilleurs de Chicago, l’auteur nous explique concrètement en quoi ces démonstrations d’égotrip et de flexing relèvent d’un contexte social précis ; ici aussi c’est une manière de défaire les stéréotypes.

Une analyse technique des mutations de la trap music

TRAP propose aussi une fine description des mutations de l’esthétique musicale de la trap. C’est notamment le journaliste Raphaël Da Cruz, spécialiste de beatmaking, qui analyse les productions de différents beatmakers américains qui ont façonné le genre. Il entre dans le détail des composantes musicales de la trap afin de périodiser les évolutions dans les sonorités. Il revient donc sur les instrumentales de beatmakers emblématiques comme Drumma Boy, Metro Boomin ou encore Shawty Redd, et propose des descriptions très précises de celles des premiers trappers. Bien que très technique dans certains passages qui peuvent paraître compliqués à lire, son propos est digne d’une justesse et d’une connaissance musicale vraiment appréciables. Ce chapitre illustre concrètement l’idée que la trap est un genre musical dont l’esthétique sonore et les codes varient selon l’époque et le lieu où elle est produite. Ce qui en fait la force et qui a permis la longévité de son influence c’est sa capacité à se réinventer et à être réadaptée selon les contextes culturels. C’est pour cela que TRAP évoque également la trap des Balkans : une musique qui n’est pas seulement née de l’influence des États-Unis mais qui relève d’une réelle adoption des codes et de la vraie valeur du mouvement musical.

’’ Ce qui au fond fait de la trap music un vrai point de bascule dans l’histoire du rap, c’est qu’elle est précisément une musique, avec une esthétique établie et ses signatures sonores. ’’ p.41

En définitive, l’ouvrage s’adresse d’abord aux auditeurs de rap, mais puisqu’il n’est pas uniquement question de musique, il pourra aussi plaire à des lecteurs qui ne sont pas familiers avec ce style musical. A la fois exhaustif dans sa description du genre et pertinent dans les réflexions proposées, TRAP semble facilement pouvoir prétendre être la véritable référence sur le plus fort mouvement musical qu’ait pu connaître le rap.

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