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l'étrange histoire de mr. anderson

laylow

chronique

18 octobre 2021 par Alxs

Avec l’impressionnant succès de TRINITY dévoilé en février 2020, Laylow est devenu une figure incontournable de la scène rap actuelle. Si depuis il n’est presque pas apparu dans les médias, ces derniers n’ont pas cessé de mentionner son nom et les nombreux auditeurs conquis par son premier album attendaient impatiemment la sortie d’un nouveau projet. Après nous avoir surpris en dévoilant un court-métrage annonçant son album, le rappeur sort L’étrange histoire de Mr.Anderson le 16 juillet dernier. Avec plus de 34 000 ventes en première semaine, l’album se classe rapidement parmi les plus grands succès de l’année et confirme Laylow dans sa position de nouvel artiste populaire ; mais ces réussites sont-elles vraiment justes ? Pourquoi son œuvre est-elle autant applaudie par certain et ignorée par d’autres ? Retour sur cet album riche et original qui alimente les débats.


Voyage temporel

Un peu plus d’un an avant la sortie de ce nouvel album, Laylow déclarait dans un tweet ne pas vraiment aimé la musique du moment et donc se replonger dans les sons des années 90 qui lui ont fait aimer le rap en affirmant que cela allait se ressentir dans son prochain projet. Entre le sample du morceau « Fuck tha police » de N.W.A au début de « LOST FOREST », les premières notes de « VOIR LE MONDE BRÛLER » qui rappellent celles de « Shook Ones, Pt.II » de Mobb Deep ou encore les nombreuses rythmiques et sonorités boom-bap et Dirty South, c’est clairement le cas. Sa collaboration avec Cerrone, un des pionniers du disco, pour l’épatant « Experience » nous préparait d’ailleurs déjà à des musicalités pré-2000. Avec des références à Allen Iverson, à Ronaldo (R9), à « Window shopper » de 50 Cent et à Boulogne Boy de Salif, l’auditeur est véritablement plongé dans ce qui a marqué l’adolescence de Laylow. On comprend rapidement que l’histoire qu’il nous raconte est inspirée de son passé et qu’elle se déroule au début des années 2010, alors qu’il n’était pas encore adulte, qu’il faisait ses premiers pas dans le rap et était influencé par des grands noms de la décennie passée.

’’ En sous-marin, c’est la navy, Boulogne Boy’s dans la playlist ’’

Laylow nous décrit la rencontre entre Jey, un grand rêveur plein d’ambition qui ne fait pas grand-chose de ses journées, et Mr. Anderson, son alter ego excentrique, manipulateur et égocentrique qui le pousse à croire en lui quitte à délaisser tout le reste. Ces noms il ne les sort évidemment pas de nul part. Son vrai nom étant Jérémy, on peut supposer que Jey soit un surnom, et Mr.Anderson fait quant à lui directement référence à Thomas Anderson, le personnage principal de Matrix, un univers que le rappeur affectionne particulièrement. C’est d’ailleurs le nom qu’il utilise lorsqu’il fait d’autres choses créatives que rapper, comme en produisant des instrumentales ou en réalisant des vidéos ; c’est sous ce blaze qu’il opère avec TBMA, son duo de vidéastes avec Osman Mercan qui prend lui le nom de Travis Bickle, le personnage joué par Robert de Niro dans Taxi Driver.

Laylow ne s’est jamais vraiment confié sur son histoire personnelle que ce soit sur les réseaux sociaux ou sur les médias, ce qui fait qu’il est compliqué de savoir précisément ce qui est réel et ce qui est fictif dans ce qu’il nous raconte, cependant on sait que, comme dans l’album, sa mère ne l’a pas encouragé dans sa passion et n’a pas compris sa volonté de faire du rap. L’artiste que l’on connait aujourd’hui serait donc une évolution du jeune Jey. Celui-ci rêve de pouvoir vivre de sa passion mais n’a pas encore le courage de s’y mettre à fond, c’est sa seconde personnalité qui le motivera. Ainsi l’album est une succession d’aller-retours entre le Laylow qui a réussi dans le rap, celui qui feat avec de grands noms de la musique et qui fait disque d’or en à peine trois semaines, et le jeune garçon paresseux, influençable et perdu qu’il a pu être au tout début de sa carrière.

Avec cette histoire et sa morale, on comprend que ce dont Laylow est fier ce n’est pas seulement d’être devenu un artiste populaire et reconnu mais de l’avoir fait en ayant toujours été libre dans ses choix de création et d’expression artistique. Pour ce nouvel album il est là aussi arrivé avec l’envie de se faire plaisir et de ne pas reprendre les codes qui sont à la mode, cela se ressent bien sûr dans tout l’aspect cinématographique que prend le projet mais aussi dans son approche des featurings. Fousheé, Damso, Slowthai, Hamza ou encore Nekfeu : ce sont les noms des artistes très populaires et très écoutés que l’on peut retrouver sur la tracklist. Pourtant les différentes collaborations sont loin d’être classiques, le featuring avec Hamza séparé en deux morceaux distincts ou le refrain presque en passe-passe avec Damso sur « R9R-LINE » en témoignent. On aurait alors pu penser que « STUNTMEN » en featuring avec Alpha Wann et Wit. se retrouverait dans l’ombre de ce gros casting, et pourtant c’est le titre qu’il a choisi comme premier single extrait de l’album : une preuve de plus que ce qui compte vraiment pour lui n’est pas nécessairement commercial.

Une histoire étrange

Si l’histoire que Laylow nous raconte est bel et bien étrange, la manière dont il le fait l’est tout autant. Dans TRINITY, les nombreuses interludes permettaient d’avoir une trame de fond encadrant et donnant un aspect plus conceptuel à l’album. Cependant Laylow a opéré un peu différemment dans ce nouveau projet : les moments de narrations sont ici omniprésents et sont à plusieurs reprises directement intégrés dans les morceaux, c’est le cas avec la seconde phase de « WINDOW SHOPPER PART.1 » qui répond à l’interlude qui précède, ou encore avec les nombreuses répliques de personnages que l’on retrouve tout au long de « VOIR LE MONDE BRULER ». Tout cela peut donner l’impression que les interludes débordent sur les musiques, et ce sentiment est d’ailleurs amplifier avec le travail sur le sound-design qui va ajouter de la musique dans les interludes et de nombreux bruitages dans les morceaux. La limite entre interludes et morceaux est alors très floue, tellement qu’il est assez compliqué de déterminer précisément à quel moment démarre et finit chaque piste. Cela fait qu’il peut être difficile de comprendre parfaitement la trame narrative, mais aussi qu’il est presque impossible de s’en détacher quand on veut simplement profiter de la musique. C’est d’ailleurs une remarque qui est souvent revenue après la sortie de l’album, lorsque beaucoup d’auditeurs ne souhaitait écouter que les musiques.

La segmentation en vingt titres distincts à la durée déterminée semble donc avoir été faite plutôt dans un but de répondre à des codes permettant notamment de commercialiser l’œuvre, d’en faire une tracklist, de l’imprimer en CD et de la publier sur les plateformes de streaming ; ce qui est parfaitement normal et compréhensible. Finalement, lorsque l’on s’intéresse à ce qui fait vraiment cette œuvre, c’est-à-dire à son contenu, il ne s’agit plus vraiment d’un album : on fait face à un objet musical étrange qui n’a pas pour objectif de se classer dans un format prédéfini.

Face à l’originalité de la forme que prend son œuvre, Laylow a décidé d’offrir un autre point de vue sur l’histoire qu’il souhaitait raconter. C’est ainsi que le rappeur nous a dévoilé, un peu plus d’un mois avant la sortie de l’album, un court-métrage portant le même nom. Réalisé par Osman Mercan, l’autre moitié de TBMA, ce film d’une vingtaine de minutes nous annonçait la couleur du projet qu’il s’apprêtait à partager. De Big Fish à Charlie et la chocolaterie en passant par Freddy Krueger ou encore Dr.Jekyll et Mr.Hyde : les références se font nombreuses et si l’influence de Tim Burton se fait largement ressentir on y voit aussi beaucoup d’originalité et de bonnes idées dans sa réalisation, ce qui nous laissait imaginer un album lui aussi très ambitieux et singulier qui nous présenterait la même chose mais sous une autre forme. Pourtant, le film n’est pas vraiment une adaptation cinématographique de l’album car si tous deux nous racontent bien l’histoire de Jey et Mr.Anderson, leur rencontre ne se fait pas du tout de la même manière dans les deux œuvres. La voiture, le loueur de voiture, la sorcière, le chiot ou encore la cabane dans la forêt sont des éléments du film complètement absents dans l’album, et inversement la plupart des scènes de l’album ne sont pas dans le film. Pourtant il est évident que les deux ont un univers commun, avec un propos, des thèmes et des détails évidement liés, comme s’ils se référaient tous deux à une même œuvre qui en réalité n’existe pas (pas encore ?).

Rien de spécial

On qualifie souvent le cinéma d’art total, et a raison : à lui seul il peut contenir toutes les autres formes d’expression artistique. Bien que les possibilités de création qu’il offre soit bien plus grandes, ce qui fait qu’il est risqué pour un « simple » rappeur de se frotter au 7ème art c’est l’attente et les exigences que l’on peut avoir en tant que spectateur.

L’album de Laylow nous présente de nombreuses petites scènes qui se succèdent et parfois sans réel lien entre elles. Pour certaines on ne comprend pas vraiment pourquoi elles figurent au milieu de cette histoire tant leur présence semble injustifiée. C’est notamment le cas de « HELP !!! » qui traite de violences conjugales et qui soulève des problématiques et des thèmes qui ne sont pas du tout traiter dans l’album, ou encore de la fin du morceau « SPÉCIAL » où l’on découvre un dialogue comique voire burlesque entre Mr.Anderson et une infirmière, un scène qui dénote complètement avec l’ambiance du projet et qui peut d’ailleurs rappeler la discussion entre Makala et Chaha Adams dans l’intro de Escape (F+R Prelude), le premier EP de Varnish La Piscine. Justement, là où Varnish a parfaitement réussi à trouver un ton propre à lui-même dans ses films auditifs, Laylow semble ne pas exactement savoir dans quel genre dépeindre son histoire et ce doute se ressent dans la direction des comédiens. Même si le jeu d’acteur ne se perçoit que par la voix il nous laisse largement voir ses défauts et donner une impression d’un doublage post-synchro mal réalisé alors qu’il n’y a justement même pas d’image. Un résultat assez embêtant pour un album avec autant de voix-off. A noter que la voix de Mr.Anderson est la plus réussie, ce qui est sans doute lié à l’expérience et au talent de Loïc Houdré, le comédien qui l’interprète, qui a participé au doublage de nombreux film dont Big Fish dans lequel il double le géant Karl, une info assez amusante quand on voit l’influence de ce film sur Laylow et son court-métrage.

En racontant l’histoire d’un personnage influençable qui rencontre son alter-ego excentrique lui prodiguant des conseils, le tout avec un message central et une esthétique sombre, il est difficile de ne pas rapprocher l’album de Laylow à Fight Club. En plus de développer plus profondément son intrigue et ses personnages, ce film sorti en 1999 parvient habillement à faire se questionner le spectateur sur des thèmes précis et un propos social fort ; beaucoup d’aspects qui sont simplement présents dans le projet du rappeur. Mais il y a un point où les deux œuvres diffèrent drastiquement : dans Fight Club Tyler Durden répète au narrateur qu’il n’est pas extraordinaire, qu’il est littéralement comme tout le monde, Laylow appuie quant-à-lui sur sa différence et son décalage avec les autres personnes, un sentiment qu’il illustre dans le morceau « SPÉCIAL ». C’est précisément sur ce point que l’œuvre de David Fincher trouve l’universalité de son message là où LEHDMA est peut-être trop personnel et spécifique à Laylow. L’identification au personnage de Jey est possible mais l’approche n’est pas du tout la même. Si la morale optimiste de l’album est indéniablement pleine de bonne volonté et a pu toucher certains auditeurs, le message que nous fait passer le rappeur n’en est pas pour autant original ni fort. Le projet est certes très singulier dans sa forme mais sont fond demeure assez simple et superficiel.

Simplement profiter

Avec ses concepts originaux et sa démarche presque expérimentale, Laylow fait partie de ces artistes dont on va assez instinctivement intellectualiser le travail. Mais cet article en témoigne, étudier une œuvre dans ses détails c’est potentiellement y trouver des incohérences voire des erreurs. Comparé cet album à ses inspirations c’est incontestablement le critiquer. Alors peut-être que pour vraiment le comprendre il faut mettre l’objectivité de côté et simplement se laisser guider, se faire sa propre expérience. Si le nombre et la diversité des scènes peuvent faire perdre de la cohérence à l’histoire, avec ce nouveau point-de vue sur l’album on lui découvre une adaptabilité surprenante. On peut lui reprocher de simplement effleurer ses sujets sans les traiter véritablement, mais il faut reconnaître qu’en faisant ça le rappeur laisse son public interpréter son œuvre. Certains y verrons un drame social où sa fugue et l’abus de pouvoir des policiers sont au centre de l’intrigue, d’autre une histoire de revanche sur la vie portée par des titres comme « VOIR LE MONDE BRULER » ou « R9R-LINE » avec un Laylow radical et déterminé, ou encore un thriller psychologique à la Black Swan de Darren Aronofsky, ou bien même un récit fantastique et onirique à l’imagerie Burtonesque. Bref, il y a autant de façons de voir l’album que d’auditeurs qui l’écoutent. Finalement c’est là où ce nouvel album de Laylow est universel, pas dans ses détails ni même dans son message ou dans sa musicalité, mais dans son interprétation par l’auditeur qui peut y voir ce qu’il veut.

Cette capacité à adopter presque n’importe quel genre, l’album la doit à sa grande richesse. En plus des featurings, le rappeur a travaillé avec de nombreux beatmakers contrairement à son album précédent où la majorité des titres étaient produit par Dioscures. Avec entre autres Loubensky, Mingo, Ikaz Boi, Ponko ou encore VM the Don, le projet est riche en propositions et varié en styles et en sonorités ; chaque artiste s’approprie l’histoire et crée sa propre ambiance. Si on pouvait retrouver Laylow en co-prod de quelques titres de TRINITY, il n’est pas crédité en tant que compositeur dans ce nouvel album ; cependant il continu à travailler avec le musicien Sofiane Pamart pour la plupart des pianos et avec l’ingénieur son Thomas André pour le mixage de toutes les pistes. Laylow a fait appel aux meilleurs dans chacune des disciplines, ce qui rend le projet presque irréprochable musicalement. C’est d’ailleurs cette quête de perfection et de surpassement qu’il a tenté de nous partager dans son message. En présentant des scènes tragiques, fantastiques et même comiques, Laylow balaie une large palette d’émotions. De la peur à la tristesse en passant par la haine ou la gaité, le rappeur s’adresse à tous nos sentiments et surtout il nous surprend.

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