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fantôme avec chauffeur

benjamin epps
& le chroniqueur sale

chronique

15 juillet 2021 par Pierre

Après avoir dévoilé son projet Le futur en décembre dernier, Benjamin Epps nous dévoile Fantôme avec chauffeur et nous offre à nouveau un voyage dans le temps avec un rap old-school remis au goût du jour. Le Gabonais qui s’était fait remarquer il y a quelques mois avec son morceau « Kennedy en 2005 » revient encore plus fort et déterminé avec ce sept titres finement produit par Le Chroniqueur Sale : une collaboration exceptionnelle pour un projet qui l’est tout autant.


L’ascension au sommet

« Booba a sorti le dernier album, ça y est maintenant je peux prendre le trône » : Benjamin Epps donne le ton dès les premières paroles. Avec cette phase, le rappeur nous annonce la couleur du projet et nous dévoile clairement ses ambitions. Si certains souhaitent faire leurs preuves et gravir les échelons un par un pour arriver au sommet, ce n’est pas le cas pour Benjamin qui clame haut et fort dans « Le plus grand » que c’est un putsch et qu’il est désormais « le nouveau régime ». Déterminé et totalement sûr de lui, Epps n’a pas besoin de la validation du public pour se considérer comme le meilleur rappeur, en témoigne l’omniprésence de l’égo-trip dans ce projet. Avec un rap sérieux, technique voire presque mathématique, Epps nous livre sept morceaux admirablement bien exécutés et parvient avec brio à éviter les répétitions. Marqué par des images fortes, parfois violentes, parfois amusantes, ce nouveau projet nous prouve une fois de plus que Benjamin a l’art de la punchline. Des punchlines qui peuvent d’ailleurs nous rappeler le style de Limsa D’Aulnay qui fait lui aussi une musique sérieuse qui s’écoute avec un sourire en coin.

Pour lui, il est normal de se considérer comme le meilleur. Quel intérêt de pratiquer une discipline comme le rap si ce n’est pas pour défier ses adversaires et prendre la place de numéro un ? Sa vision du rap est simple : c’est un sport où il faut se hisser tout en haut du classement. Il cite d’ailleurs plusieurs grands champions de sports de combat comme Mohammed Ali, Mike Tyson ou encore Yékini. Ainsi il cherche à se dépasser et à dépasser tous les autres rappeurs auxquels il fait face. Cet état d’esprit est d’ailleurs parfaitement représenté dans le morceau « Goom », une véritable démonstration de technique dans lequel le MC enchaîne les punchlines, les rimes multi-syllabiques et les assonances avec une férocité et une aisance époustouflante. Ce caractère à la fois insolent et percutant il le doit à son instinct de clasheur. En effet, dès le début de son adolescence il arpente les collèges de sa ville pour affronter d’autres jeunes rappeurs et montrer à tout le monde de quoi il est capable. Il se fait également remarqué en participant à l’émission Summer Session dans laquelle deux MC’s s’affrontent en face à face. Ses talents de clasheur lui permettent alors de faire retentir son nom dans tout le Gabon. Les battles et les clashs font donc partie intégrante de sa carrière et sont profondément inscrit dans son ADN de rappeur.

Entre violence et bienveillance

Cependant Benjamin Epps ne veut pas se hisser seul sur le podium. Originaire de Libreville au Gabon, il espère bien faire profiter son quartier et son entourage de son succès. Tout au long du projet on peut entendre des références à Bellevue, le quartier où il a grandi ; et en plus de parler à plusieurs reprises de certains de ces proches, on peut entendre une de ses amies poète à la fin de « Dieu Bénisse les enfants ». C’est en représentant ses proches et son quartier qu’il compte les aider, mais c’est aussi en partageant avec eux l’argent qu’il va accumuler grâce à ses talents de rappeurs comme il le dit dans le morceau « Lingot, Pt.2 ».

Cette gentillesse et bienveillance, Eppsito l’exprime aussi dans « Dieu bénisse les enfants », un morceau consacré à la jeunesse où il partage ses inquiétudes concernant le monde dans lequel elle va vivre. La production de LCS correspond parfaitement à l’ambiance mise en place par le texte. Epps arrive de son côté à transmettre un message rempli d’émotion, d’une part il souhaite le meilleur aux plus jeunes tout en les avertissant sur les dangers de notre société, de l’autre il sermonne certains parents qui ne prennent pas soin de leurs enfants et félicite ceux « qui font juste leur job ». C’est la naissance de son neveu qui lui a fait se demander pourquoi continuer à faire des enfants aujourd’hui en sachant que le pire est à venir et lui a ainsi inspiré ce morceau. Avec un texte très réaliste et objectif, Epps prévient des mauvais penchants du monde tout en partageant un message d’espoir à la nouvelle génération.

C’est cette symbiose entre douceur et énergie qui rend ce projet encore plus intéressant, et c’est grâce aux productions que l’on arrive à avoir un rendu pareil. Epps est constamment partagé entre haine et gentillesse, car si ces textes parlent souvent d’en rabaisser certains pour s’élever au-dessus, il n’hésite pas non plus à reconnaitre le talent de ceux qui le méritent et à défendre ceux qu’il aime et admire. Georgio disait en 2015 de son album Bleu Noir qu’il aurait pu s’appeler « Le mépris des autres pour l’amour des miens » : une expression qui conviendrait donc également à Benjamin Epps.

Rap, musique que j’aime

Considéré encore aujourd’hui comme un rookie du rap Français cela fait presque déjà quinze ans que Benjamin Epps a commencé à rapper. Initié par ses frères comme il le dit dans son morceau « Le pips », il commence sa carrière sous le pseudonyme de Kesstate, qu’il va d’abord changer en Benjamin Franklin pour finalement adopté le nom que l’on connaît aujourd’hui. Avant d’être un rappeur, c'est un auditeur chevronné et il nous le montre bien dans ses textes remplis de références. De Jay-Z à Booba en passant par DMX, Puff Daddy, Lino ou même Isha, Eppsito adore citer les noms d’autres artistes. Le name-dropping étant plutôt rare dans le rap actuel, il est d’autant plus agréable et étonnant d’entendre autant de noms cités dans un projet, cela renforce encore plus l’état d’esprit de compétition dans lequel Benjamin Epps se trouve. Il y a également le morceau « Notorious » faisant évidemment référence à The Notorious B.I.G, dans lequel on retrouve également une référence au son « Big Poppa » : « Et y a pleins de meufs ce soir qui pourraient avoir mon bébé ». Benjamin Epps considérant Biggie comme le père du rap, ce morceau et cet hommage est une évidence pour lui.

Ainsi Fantôme avec chauffeur n’est pas seulement une rencontre entre un producteur et un rappeur, c’est un projet réalisé par deux passionnés de musique et de rap, Le Chroniqueur Sale en étant un également. Toutes ces références et cet amour pour la musique accentuent la logique de leur collaboration. Cette véritable passion pour le hip-hop se retrouve dans son indépendance dans l’industrie qu’il revendiquait sur le morceau « Kennedy en 2005 » avec une pique à Polydor. Selon lui, c'est en restant libre qu’il arrive à pleinement s’exprimer et c’est notamment pour cette raison qu’il a monté avec son frère son label Mocabe Nation. En évoluant avec ses proches dans sa propre structure, il obtient ainsi toute la liberté dont il a besoin pour créer en restant vrai.

Old-school moderne

Si Benjamin aime revendiquer ses influences rap New-Yorkais des années 90, il n’en fait pas pour autant une musique démodée ou obsolète. Au contraire c’est en assumant ses différentes inspirations et en étant vrai qu’il parvient à créer un rap qui traverse le temps. En faisant référence au label IV My People de Kool Shen et au morceau « Paradis noir » de Georgio dans le même couplet, Epps nous prouve que sa musique n’est pas encrée dans une époque précise. Dans un paysage rap de plus en plus fourni, il arrive à tirer son épingle du jeu avec un style old-school et une esthétique bien maîtrisée. En témoignent ses dernières collaborations avec Vladimir Cauchemar et Dinos, Benjamin Epps pourrait parvenir à remettre sur le devant de la scène un rap ayant quasiment disparu de la circulation.

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