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Laylow - TRINITY (cover)

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chronique

16 mars 2020 par Alxs

Initialisation du programme Trinity. C’est la phrase qui nous plonge véritablement dans le premier album de Laylow. Projet dit conceptuel, TRINITY nous fait découvrir un univers, semblable au nôtre, où la recherche de sensations est le seul moyen pour rester humain. Avec une narration originale et une atmosphère unique, ce nouveau projet peut être comparé à JVLIVS de SCH pour ses interludes qui dirigent l’histoire, mais aussi à Nuit de Jazzy Bazz pour son récit de l’aventure d’un personnage. Pourtant, même si l’on peut rapprocher le concept de cet album avec d’autres œuvres, son fond et sa forme sont inédits. Avec entre autres une musicalité inouïe, des textes sincères et une maîtrise totale de son art, le rappeur nous livre son disque le plus abouti et le plus profond. Entre mélancolie, colère, douleur et solitude, laissez Laylow vous connecter à la matrice avec TRINITY.


La matrice comme outil de création

L’album rappelle bien évidement l’univers des films Matrix, mais il est loin de n’être qu’une simple référence ; et ce n’est bien sûr pas la première fois que le rap français rend hommage à cette trilogie. On peut par exemple citer Josman avec son projet Matrix ou encore Vald avec son morceau « Neo ». Dans ces œuvres, J.O.S et V.A.L.D dénoncent le monde moderne qui est, pour eux, devenu semblable à une matrice dans laquelle l’humain est asservi. Cette critique de l’Homme actuel et de sa déshumanisation est présente dans le projet de Laylow notamment avec le personnage du mendiant dont l’histoire se déroule sur plusieurs titres et est introduite avec les deux interludes « Mieux vaut pas regarder », une expression qu’il utilisait déjà à plusieurs reprises en 2016 dans son projet Mercy. Cependant, là où Josman considérait la matrice comme quelque chose de très dangereux dont il fallait absolument sortir en faisant de l’argent, Laylow y trouve un moyen de changer les choses. Mais pour lui l’argent ne peut pas lutter contre ce système néfaste car la seule solution vient de nous-même et des choix de notre vie ; c’est ce qu’on peut comprendre dans une phase de « DEHORS DANS LA NIGHT » :

’’ L’alibi c’est chercher le biff, la vérité c’est qu’on cherche juste à vivre ’’

Lay va donc utiliser la matrice comme un outil lui permettant de créer son propre univers, dans lequel il ajoute un logiciel de stimulation émotionnelle : TRINITY. Ce nom, reprit de celui de l’héroïne des films Matrix, est le titre de son album mais désigne donc également une intelligence artificielle ainsi qu’une femme avec qui il a vécu une relation amoureuse ; ces trois éléments s’avèrent n’être qu’une seule et même entité qu’il a créée. Pour édifier son monde, il s’est entouré de plusieurs autres artistes dont des musiciens. Ainsi, on peut retrouver Dioscures derrière la majorité des instrumentales, il est à plusieurs reprises accompagné du pianiste Sofiane Pamart. Sur quelques titres également, on retrouve un certain Mr. Anderson qui n’est tout autre que Laylow lui-même. La qualité de l’ambiance sonore est accrue par l’harmonie apportée par l’excellent travail de mixage exécuté par Thomas André.

Mais même si cet univers est une création propre au rappeur, sa conception a été nourrie par plusieurs éléments extérieurs. Ainsi, on peut remarquer que « MEGATRON » est inspiré de « Black Skinhead » de Kanye West, et son clip (que l’on avait considéré comme l’un des meilleurs de 2019 dans notre bilan annuel) y fait d’ailleurs allusion lui aussi ; mais on peut aussi citer le titre « …DE BATARD » qui sample une partie de l’instrumentale de « Where I’m From » de JAY-Z. En plus de quelques références à des jeux vidéo comme GTA ou FIFA, Laylow mentionne Les Affranchis, Kurt Cobain ou encore le manga Shaman King. Tous ces clins d’œil nous permettent de nous plonger plus facilement dans son monde qui nous apparaît alors un peu plus familier. Toutefois, cet univers que l’on découvre dans son état le plus abouti, est façonné depuis longtemps par l’artiste. L’album propose un rap très imagé qui reprend des visuels déjà présents chez Laylow. Par exemple, le morceau « TRINITYVILLE » rappelle étrangement le clip de « Y2 », et le décor urbain et nocturne décrit tout au long du projet est présent dans beaucoup de ses clips comme ceux de « Ciudad » et « Maladresse ». On retrouve aussi dans plusieurs titres le hurlement de loup que l’on peut entendre dans certain de ses sons bien plus anciens. De plus, Laylow évoque souvent la notion de vitesse ainsi qu’un grand nombre de marques et de modèles de voitures et des motos : des éléments assez récurrents dans sa musique depuis son premier EP.

Un monde où être enfin vraiment libre

Conscient de la particularité de sa musique, Laylow profite du concept de cet album pour pousser son originalité à son maximum. Il voit alors en la matrice un moyen de s’émanciper de tous les codes habituels et d’enfin trouver une liberté totale lui permettant de performer sans s’imposer de limites. Cet affranchissement a été accompagné de plusieurs craintes qu’il a exprimées dans quelques phrases sur les réseaux sociaux juste avant la sortie de l’album.

Laylow est, assurément, un interprète sans équivalent en France. Avec son élocution unique et son timbre de voix si particulier, il nous livre des performances exceptionnelles tout au long du projet. Capable de créer une puissance écrasante avec de simples chuchotements dans « MEGATRON » et « PIRANHA BABY », ou encore d’effectuer une multitude de flows en à peine plus d’une minute dans « AKANIZER », le rappeur montre qu’il a compris que s’imposer des limites c’est restreindre son talent et atténuer l’impact de son art. Laylow a développer une manière de rapper à la fois moderne mais aussi novatrice. Sa parfaite utilisation du vocodeur, prouvée dans « MILLION FLOWERZ » par exemple, mais aussi les différents jeux sur la prononciation des mots et sur la hauteur de sa voix lui permettent de se mélanger harmonieusement avec le fond musical tout en innovant et lui offre ainsi la possibilité de créer des morceaux originaux, complets et riches en sonorités. Ses capacités d’interprétation sont démontrées dans le morceau « …DE BATARD », un storytelling étonnant dépeignant la situation chaotique d’une famille brisée. Comme ont pu le faire Disiz La Peste avec « J’pète les plombs » ou, plus récemment, Alpha Wann avec « Olive & Tom », Laylow interprète plusieurs personnages, ici trois différents, et parvient à décrire leur vie et leur état d’esprit en un seul couplet chacun sans jamais être incohérent ou ridicule.

Vus comme des programmes d’entrainement en territoire extérieur, les featurings permettent eux aussi d’enrichir la complexité de l’album. Ces collaborations sont toutes remarquablement réussies car elles ne se résument pas à des interventions superficielles. Laylow tente d’aller chercher ce qui donne du sens à un featuring, c’est à dire la cohésion entre deux artistes. Sur le morceau « BURNING MAN », on lui découvre une surprenante complicité avec Lomepal ; dans « PLUG » en feat avec Jok’Air, les deux hommes parviennent à transmettre la même émotion à travers leur voix. De plus, même si le morceau « VAMONOS » avec Alpha Wann possède une structure courante où chacun pose son couplet après le refrain, on parvient à identifier un thème commun ainsi que plusieurs relations entre leur texte respectif, témoignages d’une étroite collaboration. Au même titre que le mendiant et Trinity, ces artistes sont des personnages participant à l’histoire racontée dans l’album ; c’est particulièrement le cas avec Wit. et S.Pri Noir qui sont intégrés à la narration.

S’exprimer pour guérir

Dans un monde où l’Homme vit dans la superficialité et ne ressent plus rien, Laylow, qui tentait jusqu’ici d’occulter ses émotions, laisse un logiciel le diriger et décider à sa place. Il est alors partagé entre violence, tristesse et mélancolie. Trinity va l’aider à extérioriser ces sentiments et lui fait les exprimer tour à tour sous différentes formes. On assiste alors, au fil de l’album, à une succession de moments simulés virtuellement afin de redonner vie au rappeur. Ce morcellement est exposé dès le début du projet avec l’enchaînement des morceaux « MEGATRON » et « DEHORS DANS LA NIGHT » qui ont des atmosphères assez opposées. Ce dernier est d’ailleurs un double morceau comme il avait déjà pu le faire avec « Malentendu » sur Digitalova ; il est néanmoins différent puisqu’il y exprime le même sentiment de souffrance dans les deux parties mais dans des ambiances distinctes. On peut alors se rendre compte de la complexité de ses états d’âmes et des difficultés qu’il peut rencontrer. Mais la réalité le rattrape, les sentiments ont été trop intenses. Laylow est perdu et est littéralement submergé par ses émotions.

Jusqu’ici, Laylow est passif et se laisse guider ; pourtant, il se rend compte que ces stimulations à la chaîne ne lui rendent pas son humanité. Il comprend donc que le changement ne peut venir que de lui, il quitte alors sa nonchalance et se déconnecte de la matrice. Désormais libéré de tout contrôle informatique, il constate pour sa nouvelle première expérience avec la réalité qu’il ne ressent plus, notamment car l’histoire tragique du mendiant ne lui procure rien. Toutes les émotions qu’il a longtemps refoulées ne cherchent alors plus qu’à se manifester. Lay débute son processus de guérison et commence à exprimer toutes ses pensées. La fin de l’album est donc la partie la plus triste, la plus touchante, mais aussi la plus personnelle. En affrontant et en assumant ses émotions, il assume ses peurs, dévoile ses regrets et fait le deuil de la relation qui le hantait.

’’ Tout le monde à l’air d’être heureux je suis grave triste. Et ça ça me donne envie de leur faire des sales choses. ’’

Avec cette phrase présente dans « LOGICIEL TRISTE », le morceau qui conclut l’album, le rappeur nous fait comprendre qu’il se sent seul dans sa tristesse, mais aussi qu’il est jaloux des autres. Cette jalousie n’est pourtant pas de la simple méchanceté, puisque dans « LONGUE VIE… » il dit souhaiter du positif à tout le monde, mais plutôt une façon de dire qu’il est dégoûté. Car effectivement, lui qui est sorti de l’artifice que propose la matrice, se retrouve seul à être témoins des autres qui sont certes inconscients de ce qui les entoure, mais satisfaits de leur situation. Laylow est soigné, il a retrouvé sa lucidité. Pourtant il ne connait toujours pas le bonheur. La solution ne réside donc pas seulement dans la création de son propre espace de liberté, ni dans le fait d’être en paix avec soi-même et d’assumer ses émotions : il faut être compris et donc quitter la solitude. En offrant cet album, Laylow espère donc toucher les autres humains et ainsi leur refaire prendre conscience. Les nombreux retours sur le projet témoignent d’une réussite. Chaque personne comprend l’histoire d’une manière différente et partage son interprétation pour tenter de clarifier sa vision. L’ensemble des titres permettent à la fois de faire réfléchir et d’émouvoir. Laylow a été compris.

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