Celestino, en quête de sensations

26 mars 2025

Des textes intimes, une ligne directrice emplie de sens et une capacité à résonner en beaucoup d'entre nous, c’est un album qui avait particulièrement retenu notre attention à sa sortie en décembre dernier. Avec g besoin de sensations, Celestino signe irréfutablement son projet le plus abouti mais aussi le plus touchant. Technique maîtrisée, attitude nonchalante et mélancolie assumée, le jeune artiste rappe en toute décomplexion les réflexions et tourments qui le traversent et qu’il partage avec toute une génération désabusée. Avec une double casquette rappeur/producteur, il nous raconte en onze titres, tous brillamment écrit et remarquablement mis en musique, la fin de l’enfance et de la vision idyllique du monde qui l’accompagne, le difficile passage à l'âge adulte et l’insatiable quête de nouvelles sensations qui s’en suit. Dans les locaux du label 386lab, le rappeur parisien se confie à nous à propos de la perte de la passion pour ce qu’on aime, de son rapport au temps qui passe et de son processus de création. Rencontre avec Celestino.


LA LOGE : Dans g besoin de sensations, tu parles beaucoup de l’enfance et l’adolescence notamment avec des références pop culture comme dans « monstres&compagnie », « titeuf face à nadia », ainsi que l’usage du langage texto dans les titres et dans le nom de l’album. Pourquoi ce choix de direction artistique ?

Celestino : Parce que c’est vraiment un truc lié à l’enfance. Le projet s’appelle g besoin de sensations parce qu’il raconte ma manière d’être et le côté blasé comme on voit dans l’imagerie autour du projet. Il raconte la perte de la naïveté, de la passion et de la sincérité de l’enfance, avec l’envie de les retrouver. J’avais besoin de parler de ce manque de sensation, qui est étroitement lié à une enfance qui était beaucoup plus passionnelle, vis-à-vis de la musique particulièrement.

LL : Pourquoi avoir choisi un émoji comme visage de ce projet ?

C : Parce qu’il y a ce côté enfantin du dessin, du symbole. Au-delà de l’émoji qu’on a décliné sous toutes ses formes, à la toute base c’était des gommettes. On les voit dans le premier clip sorti [« titeuf face à nadia »], l’enfant qui joue le premier rôle pose des gommettes. C’est vraiment quelque chose d’enfantin, ce petit accessoire qu’on pose, qu’on utilise comme un enfant quand on a des bons points à l’école ou des choses comme ça. C’était vraiment ce symbole-là, ensuite on l’a décliné partout et on avait envie d’avoir un fil rouge. Il y en a d’autres des fils rouges, dans l’écriture des titres et du projet ; il y a souvent le « g » qui revient, la guitare qui est très présente aussi, il y a ma manière d’être monotone et nonchalant qui est également une sorte de fil rouge, de spectre plat en toile de fond. Et enfin cette gommette qui est un fil rouge visuel, ce truc d’émoji blasé. Pas content, pas triste, juste blasé.

Celestino (photo)

LL : Le morceau introductif du projet s’appelle ironiquement « la fin ». Est-ce que cet album marque la fin de quelque chose pour toi ?

C : On peut l’interpréter comme on veut. C’est ça aussi que j’aime bien dans l’art en général. J’ai du mal avec les choses qui sont trop précises et trop lisibles d’avance. J’aime bien pouvoir interpréter une œuvre. Je ne vais jamais à une expo avec un guide qui m’explique ce qu’il faut que je voie. Pour revenir à ce morceau, « la fin », oui, il y a un peu d’ironie puisqu’on commence par la fin. Au-delà de ça, j’avais envie de dire d’entrée de jeu que l’enfance pleine de passion est finie, et qu’elle laisse place au côté blasé, c’est le début d’autre chose qui est peut-être moins rose. Je vous dis que c’est fini et après, dans le projet, je vais expliquer pourquoi. Il y a un deuxième truc et ça je ne l’avais pas prévu mais comme c’est un projet assez court, tu peux l’écouter en boucle, le premier morceau devient le dernier morceau et ainsi de suite. Le feat avec Lovarran devient l’avant-dernier morceau et tu recommences le projet. Ça me faisait kiffer de commencer par la fin, ça avait du sens.

LL : Dans plusieurs morceaux on a l’impression que tu marques un refus du temps qui passe, comme un refus de devenir adulte. Dans « gucci » tu répètes « fuck être un grand garçon » ou dans « titeuf face à nadia » tu dis « J’arrive pas à accepter cette putain de roulette ce putain de loto ». Quel est ton rapport au temps ?

C : Il y a un refus du temps qui passe évident. J’ai l’impression qu’il y a des gens qui arrivent à être contents que le temps passe… Peut-être les gens très riches [rires]. J’ai aussi l’impression que c’est un truc universel, évidemment que tout le monde n’aime pas le temps qui passe, c’est normal et il faut faire avec, mais c’est quand même quelque chose qui me touche et qui, naturellement, se retrouve dans ma musique. Il y a ce refus mais après mon rapport au temps qui passe n’évolue pas vraiment. Plus il se passe des trucs cools, plus je suis content. C’est le temps qui passe, c’est comme ça. Il y a quand même plein de choses que j’adore dans le temps qui passe : découvrir de nouvelles choses, savoir de plus en plus de choses, rencontrer de plus en plus de gens.

 Je fais de la musique depuis tout petit et c’était ma passion avant d’être un truc dans lequel je voulais faire carrière. J’ai perdu une espèce de saveur, une légèreté. 

LL : Toujours par rapport à cette thématique, dans plusieurs morceaux et notamment dans « titeuf face à nadia », tu évoques le « rappeur qui s'lasse du truc qui l'passionne à la base ». Est-ce que tu te sens dans ce cas-là ? Tu as déjà ressenti cette lassitude ?

C : Oui c’est mon cas, même vis-à-vis de la musique en général. Je fais de la musique depuis que je suis tout petit et c’était ma passion avant d’être un truc dans lequel je voulais faire carrière. J’ai un peu perdu ce truc là, mais la musique reste le truc que j’aime le plus faire dans ma vie. J’ai perdu une espèce de saveur, une légèreté qui fait que je réfléchis à faire des concerts, à me professionnaliser, à vendre des disques etc. alors que de base une passion tu fais ça sans réfléchir. Ce n’est pas facile, il faut trouver des remèdes à cette perte de saveur. Par exemple, pour écouter de la musique j’utilise des vinyles, je prends vraiment du plaisir à écouter des trucs, juste c’est moins passionnel. Mais je pense que quand tu es tout jeune c’est normal, tu es fanatique d’artistes, tu veux avoir des autographes, prendre des photos, c’est une passion, un truc vraiment fort. Le côté « je me lasse du rap », je ne le ressens pas tant que ça en vérité. Parfois je me dis que je ne veux pas me cantonner à des normes liées au rap, faire des couplets, faire des refrains, être technique etc. donc je teste des nouvelles choses et une semaine après j’ai de nouveau envie de rapper. C’est cyclique. Je pense que je ne me lasserai jamais vraiment, c’est plus de l’ordre d’une passion qui s’effrite.

LL : Donc tu peux nous rassurer, tu vas continuer la musique ?

C : Oui, j’ai toujours fait ça, c’est ma manière de m’exprimer. C’est même presque thérapeutique, tu te livres quand tu écris. C’est aussi très important pour moi de produire. C’est un truc que j’ai au fond de moi et qui ne disparaîtra jamais, je l’espère. C’est comme une béquille dans la vie, tu te lèves le matin, tu as envie de faire un truc, tu sais que tu es capable de faire ça. Je souhaite à tout le monde d’avoir une passion comme ça dans la vie. C’est incroyable, c’est une chance.

LL : Tu parles de ça justement dans « g honte », tu dis que tu as de la chance de pouvoir rapper, chanter, de penser librement.

C : Oui quand je dis ça je parle un peu de cette chance d’avoir une passion mais je parle aussi du fait que quand tu habites en France, que tu es jeune, que tu es blanc, bah tu es privilégié. Je passe mon temps à me plaindre dans le projet mais en vrai je n’ai même pas le droit de me plaindre et c’est pour ça que je dis ça. Il y a pire dans la vie que moi et mes problèmes, j’en suis conscient. Il y a beaucoup de gens comme ça, ils ont beau avoir de la chance, est-ce qu’ils arrivent vraiment à l’apprécier, c’est la question.

Celestino (photo)

LL : Tu parlais du premier clip avec lequel tu as teasé l’album. Pourquoi avoir choisi le morceau « titeuf face à nadia » ?

A : On le trouvait efficace, on avait l’impression que visuellement il y avait des trucs à faire avec ce morceau. Puis, c’est la première pierre du projet, je l’ai fait il y a à peu près un an. C’était le premier morceau, je n’ai pas construit l’album autour mais quand je l’ai eu, je savais qu’il allait être dans le projet et je savais qu’il y allait avoir un projet suite à ce morceau-là. C’était un choix naturel, on avait toute la tracklist et celui-là s’est imposé de manière unanime pour être dévoilé en premier. Tous les gens à qui on le faisait écouter disaient qu’il ressortait. C’est dur de résumer un album avec un seul morceau mais il pouvait jouer ce rôle, il donne un bon aperçu du projet.

LL : Justement comment s’est déroulée l’élaboration du projet ?

A : J’ai sorti le projet précédent, Untitled Tape 2, en mai 2023, et juste après cette sortie j’ai commencé à faire des nouveaux morceaux. Entre temps, j’ai sorti un projet commun avec le rappeur Damlif et le compositeur Toboë donc ça a retardé ce projet-là. Je fais de la musique tout le temps donc j’ai accumulé les morceaux en sachant que je voulais faire un projet mais sans définir quelque chose de précis. C’est vraiment à la toute fin, pour finaliser l’album, qu’on a bossé avec des compositeurs, Hermann et Toboë. On a réfléchi à l’architecture du projet et on a ajouté des morceaux, on a fait les feats puis les finitions du projet. A la fois je fais de la musique tous les jours, à la fois j’aime bien, notamment pour un projet comme ça, prendre le temps de faire un album, pas faire une mixtape, un EP, un truc commun qu’on fait en dix jours. Prendre le temps d’être sûr de ce qu’on veut proposer.

LL : Donc c’est un album ?

A : La manière dont je l’ai travaillé c’est un album. Je sacralise un peu ça, pour moi c’est une dinguerie un album. Pourtant, je fais de la musique, c’est mon métier, mais l’album c’est un événement dans une vie, au-delà de la musique. La perception que j’ai d’un premier album c’est quand même quelque chose qu’il faut assumer, il faudrait plus de moyens, même si nous on a la chance d’avoir un peu de moyens. Aujourd’hui on s’en fiche un peu de dire album, EP, projet ou mixtape. Le premier album c’est un truc fort. Je ne sais pas si j’suis prêt, je pense que je ne le serai jamais, je n’oserai jamais le dire. On a réussi à faire quelque chose dont on est fiers c’est cool, j’ai du mal à le dire mais toi tu peux l’appeler album.

Celestino (photo)

LL : Tout à l’heure tu parlais de ta manière de rapper nonchalante, en chuchotant par moments. D’où ça te vient ? C’est quelque chose d’instinctif ou de réfléchi ?

C : C’est instinctif. Même quand je parle aux gens, j’ai une voix un peu bizarre. Il y a plein de gens qui m’ont dit que c’était chelou quand je parle, qu’on dirait que j’ai un accent. Je fais de la musique depuis tout petit, j’ai pas toujours chanté mais presque, et en chantant cette singularité disparaissait naturellement. En travaillant mon interprétation, j’avais envie de jouer de cette particularité et ça a donné ce côté nonchalant, un peu mumble. Je trouve que ça correspond bien à mon timbre de voix et que ça le faisait ressortir, donc ça c’est quelque chose de travaillé.

LL : Dans la musique que tu écoutes est-ce que c’est ce genre de flow qui te touche ?

C : Ouais grave, en vrai toutes les voix singulières me touchent. Au-delà de la voix, dès qu’il y a un truc un peu bizarre et une intention qui est un peu floue, j’aime bien. J’aime bien justement le mumble, tu ne comprends pas tout. J’aime beaucoup les artistes où on ne comprend carrément rien.

 Dès qu’il y a un truc un peu bizarre et une intention un peu floue, j’aime bien. 

LL : Qui par exemple ?

C : En francophone, il y a Green Montana par exemple. On ne comprend pas toujours tout ce qu’il dit mais j’ai l’impression que moins on comprend, plus on est content. J’aime bien ça en tant qu’auditeur. Pour ma musique, c’est un peu une satisfaction de me dire que les gens ne comprennent pas forcément mes paroles. Elles sont plutôt travaillées, j’ai l’impression de dire des choses, en tout cas j’essaye, mais j’aime bien si quelqu’un se prend le truc sans même les comprendre en fait. Il se prend la vibe, la musique. J’ai l’impression que quand tu es en mumble ou dans une voix un peu nonchalante, ça laisse une belle place au mood et à la vibe du morceau.

LL : C’est vrai qu’on retrouve ça dans « la fin » ou dans « couleur cendre », le featuring avec Chanje. En parlant de ce featuring, comment la connexion s’est faite avec lui ?

C : Très naturellement, on a plein de potes en commun en fait, on travaille avec la même équipe, le 386lab. Lui travaille avec eux depuis le tout début, ils ont limite monté le label ensemble. En plus, les gens avec qui on travaille c’est aussi nos potes donc par la force des choses donc on se croise en soirée, en studio… Et puis, j’adore ce qu’il fait. C’est un musicien, rappeur et chanteur hyper talentueux, il est capable de faire plein de choses. Il a une émotion dans sa musique qui est assez proche de la mienne, enfin en tout cas proche de ce que moi je voulais transmettre sur ce projet et sur ce morceau. On a fait les deux featurings vers la fin parce qu’on voulait qu’ils collent au projet, que ça ne soient pas des pièces rapportées ou juste des feats parce que c’est bien d’en faire pour se faire connaître. On voulait que ça fasse partie du projet à 100% et que ce soit comme si c’était un prolongement de moi-même où ils interprètent ma vision des choses. Avec Chanje on a fait la session tous les deux ici, on a fait la prod ensemble, on a écrit et enregistré ensemble et c’était trop bien.

LL : Et la connexion avec Lovarran ?

C : De la même façon, il travaille un peu avec les mêmes équipes. On s’est d’abord croisés une fois en studio, on s'est fait écouter des trucs. J’aime beaucoup ce qu’il fait. Après on s’est capté en studio et on a tout fait sur le moment. Pareil, l’émotion qu’il met dans sa musique, la manière dont il écrit, dont il raconte des choses, ça correspondait grave au propos du projet. Les deux feats sont parfaits je trouve, en tout cas par rapport à ce que j’avais envie de faire c'est pile ce qu’il fallait. Ils amènent la part de relief qu’il faut amener parce que c’est agréable quand t’écoutes un projet d’avoir une nouvelle voix tout d’un coup, d’avoir quelque chose qui se passe mais sans dénaturer non plus, donc ils sont vraiment justes. Avec Lovarran on fait un passe-passe donc chacun notre tour on fait une phase, on écrivait comme ça chacun notre tour en faisant une sorte de ping pong d’écriture et c’est archi agréable parce qu’on construit le truc ensemble. Même sur la prod on a arrangé des petits détails ensemble. On était tous les deux dans la même énergie de faire un morceau qui colle et en plus c’est l’outro du projet. Tous les morceaux sont importants mais l’outro c’est un truc assez fort, et la faire avec Lovarran c’était nickel.

LL : C’est marrant parce que sur les réseaux sociaux j’ai vu plusieurs personnes dire que vous aviez la même vibe Lovarran et toi, cette même façon de rapper en marmonnant. Certaines suggéraient que vous fassiez un projet commun, tu en penses quoi ?

C : Avec grand plaisir ! J’aime trop faire des projets communs. J’en ai pas fait énormément non plus mais avant j’avais un groupe de rap. J’ai toujours traîné avec des collectifs, notamment la 75e session. J’ai fait un projet commun en début d’année avec Damlif. Il y a aussi Leo SVR avec lequel je suis proche et on a déjà fait plein de morceaux ensemble, il y en a deux qui sont sortis. J’aime trop en fait, c’est trop bien de bosser avec d’autres gens. Donc avec Lovarran, avec grand plaisir ! Je lui en parlerais.

Celestino (photo)

LL : Dans l’album on retrouve aussi le morceau « c’est qui ? (interlude) », c’est qui la personne qu’on entend parler ?

C : Ça on ne peut pas le dire, d’où le titre « c’est qui ? ». Moi je sais qui c’est, mais les gens doivent se poser la question. Tu voulais un scoop pour ton interview mais désolé je ne peux pas te dire [rires]. J’aime bien garder les secrets, même si je peux comprendre la frustration de ne pas savoir. J’aime bien ces questions sans réponses, que les gens s’imaginent ce qu’ils veulent. Si tu écoutes bien le projet, tu peux essayer de deviner, mais il n’y a pas de mauvaise réponse en fait, si tu veux que ça soit telle personne et que ça marche pour toi c’est ok.

LL : Tu as appelé ce projet g besoin de sensations. C’est quoi ta définition de « sensation » ? Tu en ressens en faisant de la musique ?

C : Il y a plein de définitions possibles. « sensation », ça peut faire penser aux sensations fortes, comme un saut en parachute mais pour moi ce n’est pas forcément de ça que je voulais parler. C’était plus le fait de ressentir des choses, de se sentir vivant. Il y a des choses simples comme être énervé, être heureux de manière très expressive, c’est plus ça. La définition littérale d’une sensation c‘est ce qui a un rapport avec les cinq sens, mais, si on parle de la vue, je peux voir quelque chose qui ne me fait ni chaud ni froid. En fait, j'ai plus besoin de la réaction par rapport à une sensation. Il s’agit d’une quête, je dis que j’ai besoin de sensation mais je ne sais pas vraiment de quoi j’ai besoin en fait.

LL : Dans « gucci », tu dis « j’ai besoin de sensation mais j’ai peur du coup je mets le casque ».

C : Oui voilà, je veux faire de la moto très vite mais j’vais quand même mettre un casque parce que c’est risqué. J’ai besoin de sensations mais est-ce que j’ose y aller, est-ce que je n’ose pas, est-ce que j’en ai vraiment envie ? Moi-même j’ai plein de questions sans réponse.

LL : Et du coup, est-ce que cet album a comblé ton besoin de sensations ?

C : Un peu mais ça retombe après. Je peux faire plein de choses, ça va toujours retomber. Je pense que c’est ma manière d’être qui est comme ça.

 J’ai commencé à faire du piano à six ans, puis de la guitare, et j’ai toujours composé. Je suis plus compositeur qu’interprète. 

LL : Tu es crédité sur la majorité des productions du projet. Comment abordes-tu cette double casquette producteur/rappeur ? C’est un exercice dont tu as l’habitude ?

C : J’ai plutôt l’habitude de cet exercice. Je pourrais faire toutes mes prods mais j’aime bien aller chercher d’autres couleurs, d’autres énergies, me faire surprendre par les prods des autres. Même quand ce n'est pas moi qui fais les prods j’ai quand même l’impression de faire une musique qui me ressemble. J’ai besoin des autres mais parfois je ne peux pas m’empêcher de mettre ma patte, si je suis en studio avec quelqu’un je vais coprod. C’est pour ça que parfois j’aime bien juste recevoir des packs, tu n’as qu’une « moitié » du travail à faire. Ceux qui ont bossé sur le projet sont trop chauds, je reçois la prod et je n’ai plus qu’à donner toute mon énergie dans l’écriture et l’interprétation, c’est génial. Faire la prod, ça t’apporte d’autres choses, c’est un processus plus long. Quand je compose j’essaye de me surprendre moi-même, j’essaye de capter les erreurs et quand il y a un truc bizarre que je ne voulais pas du tout faire de base, j’me dis « ah en fait c’est stylé », j’annule le reste et je repars de cette erreur-là. C’est plus long et c’est peut-être un peu plus dur, mais ce n’est pas ennuyant. J’aime bien faire les prods, c’est même un besoin. Je ne suis pas juste un gars qui écrit, je fais de la musique, du début à la fin du process.

LL : Tout à l’heure tu as dit faire de la musique depuis petit. Par quoi as-tu commencé ?

C : J’ai commencé à faire du piano à six ans, puis de la guitare. J’ai toujours fait ça et j’ai toujours composé. Je suis plus compositeur qu’interprète en vrai. J’aime bien jouer des morceaux d’autres artistes mais je kiffe plus quand je prends une guitare ou un piano et que je compose. Ma famille veut que je joue des morceaux aux anniversaires, donc déjà ça me casse les couilles [rires], et je n’en ai pas en fait des morceaux, je n’ai pas de chanson à chanter. Par contre, je prends ma guitare et je cherche, je compose. J’aime bien chercher avec des instruments, créer. J’aimerais bien maîtriser d’autres instruments d’ailleurs. La composition fait partie de moi, en plus d’écrire et de rapper je suis musicien.

LL : Ça se ressent ce côté musicien, amoureux de la musique. Il y a plusieurs morceaux où tu laisses respirer les productions. C’est quelque chose auquel tu as réfléchi ou c’est venu naturellement ?

C : C’est instinctif mais après l’avoir fait j’y réfléchis et parfois même je me dis que je ne laisse pas assez de place à la musique, même si j’en laisse un peu effectivement. Ce n’est pas forcément possible mais je kifferais faire des morceaux de dix minutes où tu as cinq minutes d’intro avec que des claviers. Mais bon c’est dur à faire aujourd’hui, puis ce n’est pas le format du streaming. Donc oui pour moi c’est archi important de laisser la place à la musique, et même dans l’écriture. Dans toute forme de phrasé, musical ou rappé, la place des silences et des respirations est aussi très importante. Paradoxalement, il y a plein de morceaux où il n’y a pas de place, où c’est assez dense, j’aime bien aussi. Donc c’est instinctif et réfléchi à la fois. C’est souvent le cas d’ailleurs dans mon travail, l’instinctivité, la naïveté c’est au centre de mon processus créatif. Je m’impose une forme de brutalité et d’instinct dans ma manière de travailler, mais après je réfléchis pour mettre en forme ce côté brut

Celestino (photo)

LL : Est-ce qu’il y a des albums ou artistes que tu as particulièrement écoutés pendant l’élaboration du projet et qui t’auraient inspiré ?

C : Pendant, non. En vrai, j’écoute souvent que ma musique, c’est bizarre [rires]. J’ai écouté plein de musique, donc ce n’est pas que je n’ai pas envie que ma musique ressemble à une autre musique, ou que je me force à ne pas en écouter pour ne pas copier, ce n’est pas ça. C’est plus dans un process, quand tu as un morceau qui n’est pas fini tu l’écoutes pour voir ce que tu peux en faire. C’est par défaut que je n’écoute que ma musique. Je travaille déjà dans la musique donc je n’ai pas forcément le temps d’en écouter. Quand je peux faire autre chose, je vais plutôt regarder un film, aller voir une expo ou me balader, pour m’aérer les oreilles. C’est plus dans ce sens là que je dis ça, je ne suis pas un hater de la musique non plus [rires]. Du coup, il n’y a rien qui m’influence directement pendant le processus créatif. Par contre, je suis inspiré indirectement par ce que j’écoute depuis que je suis petit. Tout peut m’inspirer, il n’y a pas forcément un artiste en particulier, j’écoute des trucs anciens, des trucs d’aujourd’hui. Dès que je vais capter une émotion qui est véhiculée d’une manière qui me touche, je vais kiffer et retenir le morceau. Après je capte surtout des détails techniques, le mix, les effets comme de la distorsion, du grain, du souffle, si c’est réenregistré avec un téléphone. On a fait ça sur le morceau avec Chanje, on a enregistré le piano à l’iPhone, ensuite on l’a remis dans le logiciel. Cette technique ça me rappelle des anciens groupes, comme Massive Attack ou Portishead, que mes parents écoutaient beaucoup quand j’étais petit. Ils mélangent plein d’influences, il y a de la guitare et les drums sont digitalisées via des boîtes à rythmes. Ça chante, il y a le grain du vinyle, du souffle. Toutes ces aspérités tu peux les retrouver chez plein d’artistes et de groupes, tout le monde fait ça aujourd’hui. Ça ça m’influence depuis toujours, ne pas gommer, ne pas rendre propre en fait et au contraire cultiver une forme de saleté maîtrisée. Dans le blues aussi, où un gars chante avec une guitare, le fait d’entendre les mouvements de doigts sur le manche et les cordes. J’ai repris ça du blues, du rock, de Portishead et de Massive Attack. Si tu fais une musique très digitale comme Winnterzuko par exemple, il y a du sale et de l’imperfection volontaires, alors que si tu fais une musique très acoustique où l’instrument n’est pas maîtrisé de manière mathématique, il y a naturellement des imperfections.

LL : Quand tu écris et que tu composes, tu penses à la scène ? Et par ailleurs, est-ce que tu as prévu de défendre cet album sur scène ?

C : Pas trop, peut-être que je devrais. C’est une démarche très personnelle, c’est intime la manière dont j’écris, la manière dont je travaille. Quand je suis en train d’écrire un truc intime c’est impossible au même moment de m’imaginer le gueuler devant 500 personnes. C’est entre moi et mon téléphone, et c’est tout. Quand j’écris je ne suis pas du tout en train de rapper ce que j’écris, je marmonne à peine. Tout se passe dans ma tête et après je fige ça en studio. Il n’y a pas du tout une dimension performance à la base, c’est pour ça que c’est un défi de le transformer en performance et au contraire je trouve ça intéressant de devoir se réadapter. Par exemple, on rajoute des instruments pour la scène, pour donner une valeur ajoutée au fait de présenter l’œuvre sur scène, en faire une nouvelle œuvre pour que les gens puissent vivre l’expérience différemment. Il y a eu un concert le 18 janvier à La Maroquinerie en première partie de Kéroué, c’était complet. C’est un vrai bro Keroué, il m’a déjà invité sur plusieurs dates, il est archi fort. On prévoit une petite tournée au printemps, on va essayer d’aller partout. J’ai bien hâte de jouer le projet sur scène. J’ai l’impression que c’est un projet qui s’écoute tout seul dans sa bulle, assez introspectif avec des sonorités assez particulières, donc à mettre en forme pour tout le monde c’est un défi mais c’est ça qui me donne envie de le relever.

Interview : Angèle P.
Photos : Yer

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